Pulpotomie sur dent permanente mature : ce que change l’avis HAS de décembre 2025 pour votre pratique
L’essentiel
Le 11 décembre 2025, la Haute Autorité de Santé a rendu un avis favorable au remboursement de la pulpotomie thérapeutique sur dent permanente mature, parmi quatre actes conservateurs évalués à la demande de l’Assurance Maladie. Pour la première fois en France, cette technique longtemps cantonnée à la pédodontie est institutionnellement reconnue comme une alternative à la dévitalisation chez l’adulte. Cet article fait le point sur le contenu réel de l’avis, ses implications cliniques, et la place exacte de la pulpotomie dans l’arbre décisionnel — sans glissement vers une indication abusive.
1. Le contenu réel de l’avis HAS du 11 décembre 2025
Saisie par la Caisse nationale de l’Assurance Maladie, la HAS a évalué cinq actes de prise en charge des caries. Quatre ont reçu un avis favorable au remboursement, un a été écarté.
Les quatre actes validés
- Traitement restaurateur atraumatique (ART) — éviction manuelle de la carie suivie d’une obturation par matériau adhésif, sans instrumentation rotative.
- Scellement thérapeutique — application d’un matériau fluide sur une lésion débutante pour stopper sa progression, sans retrait préalable de tissu carié.
- Pulpotomie thérapeutique sur dent permanente mature — assimilée par la HAS à une « dévitalisation partielle » : retrait d’une partie de la pulpe dentaire d’une dent atteinte par une carie ou un traumatisme, suivi de l’application d’un biomatériau protecteur et régénérant. La HAS la qualifie d’« alternative moins destructrice que les traitements endodontiques classiques ».
- Coiffe pédodontique préformée sur dent de lait, notamment selon la technique de Hall (sans anesthésie, sans fraisage, sans retrait carieux préalable).
L’acte non validé
L’application topique de fluorure diamine d’argent (FDA/SDF) n’a pas obtenu d’avis favorable, non en raison d’un manque d’efficacité clinique mais parce qu’aucun produit ne dispose actuellement en France d’une AMM ou d’un marquage CE pour l’indication « arrêt de la carie ». La situation pourra évoluer si un produit obtient l’autorisation requise.
Ce que dit textuellement la HAS de la pulpotomie
L’autorité décrit la pulpotomie thérapeutique comme une alternative conservatrice à la dévitalisation complète, permettant de préserver partiellement la vitalité pulpaire. Elle s’inscrit dans la stratégie de pertinence des soins de la HAS — « le bon soin, au bon patient, au bon moment » — et dans le virage préventif porté par la convention dentaire 2023-2028.
2. Ce qui ne change pas (et qu’il faut rappeler)
L’avis HAS valide un principe de remboursement, pas une révolution thérapeutique. Plusieurs points méritent d’être posés clairement.
La pulpotomie n’est pas un acte de première intention universel
La hiérarchie thérapeutique reste guidée par l’état pulpaire et l’étanchéité possible de la restauration coronaire. Sur pulpe saine ou pulpite réversible documentée avec exposition mineure, le coiffage pulpaire direct conserve son indication. La pulpotomie intervient lorsque l’inflammation dépasse la simple zone d’exposition ou lorsque le coiffage direct n’est pas techniquement réalisable.
L’endodontie complète conserve toute sa place
Nécrose pulpaire avérée, parodontite apicale chronique constituée, pulpe radiculaire non préservable dans des conditions d’asepsie satisfaisantes : le traitement endodontique conventionnel reste la référence. Une revue systématique récente conclut que la pulpotomie n’est pas inférieure à l’endodontie sur dents matures avec pulpite irréversible symptomatique [1,2], mais cette non-infériorité repose sur une sélection rigoureuse des cas.
La pulpotomie n’est pas plus simple que l’endodontie
Elle exige une asepsie rigoureuse (digue obligatoire), idéalement le microscope opératoire, un biomatériau adapté (ciment hydraulique de silicate de calcium type MTA ou Biodentine), et un suivi structuré. Les méta-analyses 2022-2024 montrent que le matériau de coiffage et la qualité du scellage coronaire sont les premiers déterminants du pronostic [1,3].
La nomenclature CCAM n’est pas encore mise à jour
L’avis HAS ouvre la voie à une cotation et à un remboursement, mais la traduction conventionnelle prendra plusieurs mois. À court terme, la facturation reste à clarifier patient par patient via un devis explicite.
3. Indications cliniques : ce que dit la littérature
L’avis HAS ne définit pas un cahier des charges opératoire. Pour cela, il faut se référer aux données scientifiques actuelles, notamment au consensus d’experts publié dans International Journal of Oral Science en 2024 [4] et aux méta-analyses récentes.
Indications retenues par la littérature
- Expositions pulpaires carieuses sur dent permanente mature, asymptomatiques ou associées à une pulpite réversible
- Pulpite irréversible symptomatique sélectionnée, lorsque l’hémostase est obtenue après amputation pulpaire dans un délai raisonnable (généralement 5-10 minutes)
- Expositions pulpaires traumatiques récentes sur dent vitale
- Situations où le coiffage pulpaire direct n’est pas réalisable du fait de la taille de l’exposition ou du saignement
Contre-indications et facteurs de prudence
- Nécrose pulpaire avérée
- Parodontite apicale chronique avec lyse osseuse étendue
- Hémostase impossible à obtenir après amputation pulpaire (signe d’inflammation profonde non maîtrisable)
- Dent non restaurable de manière étanche
- Fracture radiculaire
- Compliance du patient au suivi non assurée
Le diabète mal équilibré, le tabagisme important et l’immunosuppression dégradent le pronostic et doivent entrer dans la balance bénéfice-risque, sans constituer pour autant une contre-indication absolue.
4. Données de succès : ce que disent les méta-analyses récentes
La méta-analyse de Li et coll. publiée en 2024 dans PLoS One [1] regroupe 25 essais randomisés et constitue la synthèse la plus à jour sur le sujet :
- Taux de succès global de la pulpotomie sur dent permanente : 86,7 % (IC 95 % : 82,0 – 90,7 %)
- Pulpe saine ou pulpite réversible : 92,0 % de succès
- Pulpite irréversible : 82,4 % de succès (différence statistiquement significative)
- Pas de différence significative entre pulpotomie partielle et pulpotomie complète
- Pas de différence significative selon le stade de développement radiculaire
Concernant les biomatériaux, la même méta-analyse confirme la supériorité des ciments hydrauliques de silicate de calcium sur l’hydroxyde de calcium :
- MTA vs hydroxyde de calcium : 88,2 % vs 79,1 % (OR = 2,41 ; p = 0,006)
- Biodentine vs hydroxyde de calcium : 97,5 % vs 82,9 % (OR = 6,03 ; p = 0,054)
- Pas de différence significative entre MTA et Biodentine
La méta-analyse de Camoni et coll. (2023) sur la pulpotomie partielle chez la dent permanente jeune retrouve des taux de succès de 91,8 à 92,3 %, sans différence significative selon le matériau bioactif utilisé [3].
5. Comparaison synthétique des trois approches
| Critère | Coiffage pulpaire direct | Pulpotomie | Endodontie |
|---|---|---|---|
| Indication principale | Pulpe saine, pulpite réversible, exposition minime | Pulpite réversible étendue, pulpite irréversible sélectionnée, exposition large | Nécrose, pulpite irréversible non sélectionnable, parodontite apicale |
| Préservation pulpaire | Totale | Partielle (radiculaire) | Aucune |
| Succès clinique (méta-analyses récentes) | 70-85 % | ~87 % global, 92 % en pulpe saine | 85-95 % |
| Complexité technique | Modérée | Modérée à élevée | Élevée |
| Microscope opératoire | Recommandé | Fortement recommandé | Recommandé |
| Suivi requis | Régulier (1, 3, 6, 12 mois) | Régulier (1, 3, 6, 12, 24 mois) | Espacé après finition |
6. Protocole opératoire : repères issus de la littérature
Le consensus d’experts publié en 2024 [4] et les recommandations de l’European Society of Endodontology constituent les références opératoires les plus utilisées à ce jour.
Phase diagnostique
- Anamnèse de la douleur, tests de sensibilité (thermique au froid en priorité)
- Imagerie périapicale et, dans les cas douteux, CBCT pour évaluer l’apex et l’os péri-radiculaire
- Évaluation de la restaurabilité de la dent
Phase opératoire
- Anesthésie efficace, isolation absolue par digue obligatoire
- Désinfection du champ opératoire
- Éviction carieuse complète sous magnification
- Amputation pulpaire à la fraise diamantée stérile sous spray, jusqu’au niveau choisi (partielle 2 mm, complète au plancher)
- Hémostase à l’hypochlorite de sodium dilué (1,5 à 3 %) ou au sérum physiologique stérile, par compression douce de 3 à 10 minutes
- Si l’hémostase n’est pas obtenue dans un délai raisonnable, reconsidérer l’indication au profit d’un traitement endodontique
- Application du biomatériau (MTA ou Biodentine) en couche d’au moins 2 mm
- Restauration coronaire étanche immédiate ou différée selon le matériau (Biodentine permet la restauration immédiate)
- Radiographie de contrôle postopératoire
Suivi
- Contrôle clinique à 1 semaine, puis à 3, 6, 12 mois et annuellement ensuite
- Radiographie de contrôle à 6 mois, 12 mois, puis tous les 12-24 mois
- Critères de succès : asymptomatique, absence de signe radiographique de pathologie péri-apicale, intégrité de la restauration coronaire
7. Documentation et information du patient
L’avis HAS ne crée pas d’obligation documentaire spécifique mais le contexte médico-légal recommande de tracer dans le dossier patient :
- Le diagnostic clinique et radiographique justifiant l’indication
- Les alternatives proposées et la décision partagée
- Le matériau utilisé (référence, lot)
- La technique réalisée (partielle ou complète)
- Le scellage coronaire (matériau, intégrité contrôlée)
- Le plan de suivi communiqué au patient
L’information patient peut s’appuyer sur une formulation claire : la pulpotomie est une technique conservatrice qui retire la partie inflammée de la pulpe en préservant la pulpe radiculaire vivante. Elle peut éviter la dévitalisation complète, mais nécessite un suivi rigoureux et n’est pas adaptée à toutes les situations.
8. FAQ
Non. L’avis HAS valide le principe d’un remboursement et reconnaît la pulpotomie comme une alternative légitime. Il n’impose pas une hiérarchie thérapeutique. La décision reste clinique, fondée sur le diagnostic pulpaire, la restaurabilité, et le contexte patient.
Non, pas encore. L’avis HAS est une étape vers l’inscription à la nomenclature CCAM et au remboursement par l’Assurance Maladie. Cette inscription nécessite une décision conventionnelle ultérieure. La date d’entrée en vigueur effective dépendra de la négociation entre la CNAM et les syndicats représentatifs des chirurgiens-dentistes.
L’avis HAS ne mentionne pas d’exigence d’équipement. Cliniquement, le microscope ou des loupes à fort grossissement sont fortement recommandés par la littérature pour visualiser correctement le saignement pulpaire et apprécier l’état du tissu résiduel. Sans magnification adéquate, le taux d’échec augmente.
Les méta-analyses récentes montrent une supériorité claire des ciments hydrauliques de silicate de calcium (MTA, Biodentine) sur l’hydroxyde de calcium [1]. Aucune différence significative n’a été démontrée entre MTA et Biodentine sur le taux de succès. Le choix se fait sur des critères pratiques : Biodentine permet une restauration immédiate, le MTA peut entraîner une coloration dentinaire selon les formulations.
Une thèse soutenue en 2025 à l’Université de Toulouse a inclus une enquête nationale sur la place réelle de la pulpotomie en France et ses freins de pratique [5]. Les données suggèrent une pratique encore marginale en omnipratique, davantage présente en milieu hospitalo-universitaire et chez les endodontistes exclusifs.
Sur la base des données actuelles, elle peut être considérée comme un traitement définitif lorsque la sélection du cas est rigoureuse, le protocole respecté, et le suivi assuré. Le suivi à 5 ans dans les études prospectives reste favorable. Au-delà de 10 ans, les données restent limitées.
9. Synthèse et perspectives
L’avis HAS du 11 décembre 2025 marque un repositionnement institutionnel important : la pulpotomie thérapeutique sur dent permanente mature entre dans le périmètre des soins remboursables, à côté de trois autres actes conservateurs. Pour les praticiens, cela ne change pas immédiatement la pratique quotidienne — l’inscription à la nomenclature reste à venir — mais cela légitime une approche thérapeutique déjà documentée par la littérature internationale depuis plusieurs années.
Les enjeux à court terme portent sur la formation, la rigueur des protocoles, et la sélection des cas. La pulpotomie n’est ni une solution universelle ni une simple « facilité ». Elle s’inscrit dans une dentisterie minimalement invasive raisonnée, dans laquelle l’endodontie complète conserve toute sa place. La réussite à long terme dépend largement de critères techniques (asepsie, magnification, biomatériau, scellage) et d’un suivi clinique et radiographique structuré.
L’actualisation des recommandations de prévention attendue de la HAS en 2026 permettra de préciser le cadre global dans lequel s’inscrit cette évolution.
Sources et bibliographie
- Li W, Yang B, Shi J. Efficacy of pulpotomy for permanent teeth with carious pulp exposure: A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. PLoS One. 2024;19(7):e0305218. doi:10.1371/journal.pone.0305218
- Ather A, Patel B, Gelfond JAL, Ruparel NB. Outcome of pulpotomy in permanent teeth with irreversible pulpitis: a systematic review and meta-analysis. Sci Rep. 2022;12(1):19664. doi:10.1038/s41598-022-20918-w
- Camoni N, Cagetti MG, Cirio S, Esteves-Oliveira M, Campus G. Partial Pulpotomy in Young Permanent Teeth: A Systematic Review and Meta-Analysis. Children (Basel). 2023;10(9):1447. doi:10.3390/children10091447
- Society of Cariology and Endodontics, Chinese Stomatological Association. Expert consensus on pulpotomy in the management of mature permanent teeth with pulpitis. Int J Oral Sci. 2024. Lien
- Neciri H. Pulpotomie définitive sur dent permanente mature : une alternative au traitement endodontique ? Analyse de son efficacité en pulpite irréversible et enquête sur sa pratique en France. Thèse d’exercice, Université de Toulouse, 2025. Lien
- Haute Autorité de Santé. Évaluation de cinq actes dentaires conservateurs — Avis favorable au remboursement de quatre actes. Communiqué du 11 décembre 2025. has-sante.fr
- Rechenberg DK, Galicia JC, Peters OA. Biological Markers for Pulpal Inflammation: A Systematic Review. PLoS One. 2016;11(11):e0167289. doi:10.1371/journal.pone.0167289